Tanger ou le boom de l’immobilier

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“Le dĂ©veloppement de Tanger a attirĂ© une population toujours plus nombreuse venue d’abord du Rif, de tout le pays, mais aussi, plus rĂ©cemment d’Afrique subsaharienne et ces toutes dernières annĂ©es d’Espagne. Le boom immobilier fait un lien bien terrestre entre toutes ces nouvelles arrivĂ©es.

Tanger vĂ©rifie plus que jamais sa rĂ©putation de ville carrefour. Ville internationale pendant la pĂ©riode de 1923 Ă  1956, dirigĂ©e par plusieurs puissances coloniales rĂ©unies, Tanger attire aujourd’hui des migrations de travail venues Ă  la fois de l’intĂ©rieur, du nord et du sud, rappelle l’étude « Espace imaginĂ©, espace vĂ©cu et espace nĂ©gocié : parcours croisĂ©s des migrations espagnoles et subsahariennes », menĂ©e par Khalid Mouna coordonnateur du projet et professeur de sociologie Ă  l’UniversitĂ© Moulay Ismail de Meknès, dans le cadre de l’Association Marocaine d’Etude et de Recherche sur les Migrations (AMERM), rendue publique le 13 mai 2016.arr

Abandonnée pendant longtemps du pouvoir central marocain, Tanger a repris des couleurs avec l’avènement du roi Mohammed VI, grand amoureux de la ville depuis l’adolescence et grâce à sa position stratégique. Tanger, aujourd’hui, c’est le port Tanger Med, Renault Tanger et le développement dans son sillage du secteur automobile, plusieurs zones franches et industrielles, la future ligne de TGV ; c’est aussi, à la tête de la région, Ilyas El Omari, SG du PAM et l’un des hommes politiques les plus importants du pays.

La croissance de l’emploi est trois fois plus rapide Ă  Tanger

Son dynamisme a attiré une population grandissante nationale d’abord, mais aussi étrangère par sa position de carrefour entre l’Europe et l’Afrique. La population de la province de Tanger-Assilah a ainsi littéralement explosé : +40% entre 2004 et 2014, contre une croissance démographique nationale de seulement 13,8%. « Entre 2005 et 2012, par exemple, Tanger a créé trois fois plus vite de nouveaux emplois que le Maroc tout entier : le taux de croissance de l’emploi était de 2,7% à Tanger, contre 0,9% en moyenne au Maroc. », a écrit fin 2015, Joe Kulonevic, auteur de l’étude de cas de Tanger, dans le cadre de son enquête sur les villes compétitives pour la Banque Mondiale.

« Des milliers de travailleurs ont pris le chemin de Tanger, Ă©crit en 2011, Zoubir Chattou, socio-anthropologue et professeur Ă  ENA de Meknès, dans “Tanger Ă  la croisĂ©e de nouvelles recompositions territoriales et de mobilitĂ©s transnationales”. Ce sont aussi des entreprises et des investisseurs privĂ©s qui se sont repositionnĂ©s sur la zone du dĂ©troit pour ĂŞtre prĂ©sents dans cet espace transnational prometteur. D’après nos enquĂŞtes, environ 2000 travailleurs se dirigent chaque jour vers le port Tanger Med et près de 90% d’entre eux ne sont pas originaires de l’espace tangĂ©rois. Ce sont des migrants de l’intĂ©rieur du Maroc issus essentiellement des provinces de Sidi Kacem, Sidi Slimane, Meknès, Errachidia, Ouarzazate … »

Quartier Jirari : les Rifains

Dans la ville de Tanger, les migrants de l’intérieur se sont particulièrement installés dans le quartier de Jirari. Là, « la majorité des émigrés provient du Rif et ils peuplent des rues entières qu’il s’agisse des familles des MRE ou des autres émigrés du Rif. Les familles des émigrés se dirigent vers Tanger dans l’espoir de mieux vivre et de réaliser un projet pour l’avenir ; autrement dit, il s’agit pour elles de se préparer pour un éventuel retour du chef de ménage ou à l’insertion sociale d’un des membres de la famille », écrit Zoubir Chattou.

Il a fallu loger tous ces nouveaux venus. La croissance économique de la ville s’est donc accompagnée d’un véritable boom immobilier comme en connait alors tout le Maroc, jusqu’en 2014. Au même moment, de l’autre côté du détroit, l’Espagne fait face à la crise économique mondiale qui s’est notamment caractérisée par l’éclatement violent de la bulle immobilière. Ce secteur, plus que les autres, est emblématique de la crise espagnole et d’une nouvelle émigration espagnole à Tanger. Tanger et l’Andalousie opèrent alors comme des vases communiquants.

Eclatement de la bulle immobilière en Espagne

« Certaines trajectoires des Espagnols que nous avons rencontrés étaient directement liées à la crise économique en Espagne. Ces Espagnols sont venus à Tanger pour gagner leur vie, pour avoir un travail qui leur permette de vivre décemment, atteste Catherine Therrien, anthropologue et professeur à l’université Al Akhawayn à Ifrane, dans le cadre de l’étude de l’AMERM. Mauricio travaillait depuis des années en Espagne dans le domaine de la construction. […] À plus de quarante ans, il a donc quitté l’Espagne pour pouvoir nourrir sa famille. Il est d’abord parti seul, comme plusieurs travailleurs espagnols. Sa femme et sa fille sont venues le rejoindre quelques années plus tard. Il travaille maintenant dans la construction à Tanger et dans les environs. »

Son histoire ressemble Ă  celles de beaucoup d’autres Espagnols d’Andalousie. Nombre d’entre eux sont venus s’installer Ă  Tanger Ă  titre individuels parce qu’il n’y avait plus d’emplois en Espagne, ou au sein de sociĂ©tĂ©s. Au total, selon l’Institut national des statistiques (INE), le nombre d’Espagnols sur le sol marocain a Ă©tĂ© multipliĂ© par 4 entre 2003 et 2011, ils sont encore passĂ©s de 4700 Ă  10 042 en 2013.

Des appartements vides en périphérie

Aujourd’hui, « la zone franche de Tanger est très importante avec presque un tiers des entreprises qui sont espagnoles (120 entreprises) », indique Christine Therrien. Des sociétés espagnoles, jusqu’aux plus grandes, se sont intéressées aux nombreux marchés liés à l’expansion et à la modernisation de la ville. Le groupe espagnol Inveravante réalise ainsi Tanger City Center, le mall de Tanger, qui devrait ouvrir dans les semaines qui viennent.

La croissance de la ville de Tanger tout azimut a donc vu pousser les immeubles comme des champignons. La spĂ©culation immobilière a crĂ©Ă© Ă  son tour -comme en Espagne mais dans des proportions bien moindres- une bulle immobilière. Le promoteur immobilier Addoha compte, par exemple, pas moins de 9 projets immobiliers Ă  Tanger, autant que dans toute la rĂ©gion Ă©tendue de Casablanca. Certains de ces nouveaux logements restent vides, comme Ă  Boukhalef.”